Algérie : promesses inabouties

 

La preuve par quatre

Malgré les tentatives politiques d’uniformisation, l’Algérie reste solidement ancrée dans le socle de la méditerranéité. Elle conserve l’essentiel des différents apports successifs qu’elle a connus tout au long des cheminements tortueux de son histoire. Quatre étapes se dégagent d’un processus inachevé.

La domination française

C’est la domination française, à partir de 1830, qui a introduit de grands changements socioculturels. Un premier choc entre la modernité et les valeurs traditionnelles a bouleversé les habitudes algériennes tant au niveau culturel que social. L’usage exclusif de la langue française dans les écoles et l’administration a eu des retombées décisives sur les comportements et les mentalités. Dès le début du XXème siècle commence à apparaître une littérature d’expression française, qui relance le débat sur la culture et l’identité algérienne. Mais en 132 années de présence en Algérie, l’occupation française a exercé une influence importante sur d’autres domaines de la vie culturelle algérienne.

L’indépendance de l’Algérie

L’indépendance de l’Algérie en 1962 ouvre une nouvelle ère marquée, entre autres, par trois grands phénomènes : l’engouement pour le retour à l’authenticité culturelle, le sentiment d’appartenance à l’aire arabo-musulmane et la réhabilitation de la langue arabe comme paradigme linguistique perdu. Il en a résulté un grand débat motivé par trois grandes oppositions : Tradition/Modernité, Islam/Laïcité et Orient/Occident. Considérées comme des entités antinomiques, ces oppositions ont agité le champ culturel algérien et continuent à l’agiter épisodiquement, puisqu’elles charrient des visions du monde et des projets de société contradictoires. La société algérienne oscille jusqu’à présent entre un Occident laïc, dont elle a intégré beaucoup d’éléments, et un Orient musulman. Les deux dimensions culturelles fondamentales que sont la langue arabe et la religion musulmane, ont commencé à être problématisés et politisés à partir des années 70. Avec la montée d’un mouvement islamiste, l’Algérie sera confrontée à la question de la religion perçue comme une culture, puis comme un projet de société porté par des groupes organisés. Au nom de cet objectif, l’islamisme politique algérien affirme la primauté de l’application du droit musulman, la Charia, sur le raisonnement et l’imagination, autrement dit le retour à une culture inspirée des préceptes religieux et non pas de la vie profane. La société algérienne est plus que jamais ouverte sur le monde et sur les cultures de l’universalité et de la modernité. Une ouverture qui s’élargit grâce à des moyens de communication comme les antennes satellitaires et les réseaux Internet qui se sont banalisés.

L’instabilité politique

Après un demi-siècle d’indépendance, l’incertitude ne cesse de s’épaissir. Deux moments constituent des étapes clefs dans cette dynamique du « recouvrement » : juillet 1962, l’année de l’indépendance et octobre 1988 celle de l’embrasement du pays. Cette fin des années 90 marque le début d’une périodisation historique fondée sur les décennies : la décennie de l’indépendance (60), la décennie du grand dessein socialiste (70), la «décennie noire» (80) et enfin celle de la rupture ou de «l’ouverture démocratique» (90). La «décennie de la rupture» empreinte de désenchantement a été suivie d’une période sombre et confuse caractérisée par l’usage banalisé de la terreur, imprégnée d’une religiosité falsifiée, dont les séquelles habitent et agitent, le corps, encore convulsif, de la société algérienne. Cependant, les années soixante se caractérisent par les grandes liesses populaires de la liberté retrouvée, magnifiée par les fêtes et la fierté nationales, mais révélant également une sourde perplexité face à l’accès à la responsabilité historique du «droit aux problèmes». Certains d’entre eux persistent jusqu’à présent et éclairent, par bien des aspects, le sens du désarroi social d’aujourd’hui. Les dix années qui ont suivies restent dans l’imaginaire collectif comme celle de la construction forcenée et non désirée. Cela a conféré au glacis l’allure d’une glaciation dans laquelle toute velléité de contestation sociale du pouvoir revêtait la forme d’une profanation. C’est peut-être pour cela que la décennie suivante, celle des années 80, fut considérée initialement, comme celle de la liberté d’expression partiellement retrouvée. Le régime politique d’alors paraissait plus libéral ou moins oppressif que le précédent. La liberté de s’exprimer se confondit vite avec la liberté d’accéder individuellement à une parcelle personnalisée de bien-être. Cette confusion annonçait en fait l’échec du modèle de redistribution et, par la suite, du modèle économique tout entier qui consacra la faillite du régime politique. La manifestation la plus violente d’un tel échec se traduit par l’explosion de révoltes populaires, sous forme d’émeutes, qui a inauguré la nouvelle décennie que l’on désigna hâtivement par celle de la transition démocratique, de la démocratisation ou encore de la rupture. Mais quelle rupture ? Vers quelle transition démocratique et pour quelle démocratie ? Cette décennie fut incontestablement celle des mots, ou plus précisément, celle qui a privilégié le pouvoir des mots au détriment des choses, pour évoquer le titre d’un ouvrage célèbre. La notion de démocratie y figurait en très bonne place. Elle constituait incontestablement un nouveau dogme modernisant à la mode se propageant dans un grand nombre de pays d’Europe de l’Est et d’Afrique  n’épargnant pas l’Algérie.

Le nouveau dogme démocratique

En effet, ce nouveau dogme démocratique centrale a donné lieu à une prolifération de notions, de contre-notions, de désignations voire d’accusations. En résumé, ce qui n’est pas démocratique donc moderne, ne peut être que médiéval, archaïque et obscurantiste. Inversement, ce qui réfère à la démocratie, à la modernité et à la laïcité ne peut être qu’occidentalisé, pervers et antireligieux… Les lignes de démarcations sont apparues très nettement suivant l’emploi  que l’on faisait des notions qui avaient massivement envahi la société algérienne : modernité (hadata), société civile (moujtamâa madani), islamiste (islamaouia), fondamentalisme (oussoulia), laïcisation (aalmana), mécréance (kofr), athéisme (ilhad), Etat de droit (daoulat el qanoun), ou Etat islamique (daoula islamia). Ces désignations marquent l’appartenance à un camp, avec une péjoration prononcée, voire une condamnation explicite. Ce registre renvoie aux arguments polémiques des adversaires qui s’y retrouvent dans un débat et un combat caractérisés par l’exclusivisme. Cela correspond sans doute à une réalité dans leur vécu dans la société algérienne. Mais dans les deux cas, l’usage généralisé de telles notions traduit un déficit de réflexion critique, plus proche de la métaphore poétique que des arguments rationnels. Ainsi les chances possibles de lecture du social algérien à travers la notion centrale de démocratie s’évanouissent vite à cause de la confusion entre interprétation et explication, doublée d’une autre confusion entre réflexion et émotivité. L’excitation causée par les mots, tient lieu de réflexion sur la complexité du réel, souvent réduit d’ailleurs, au réel politique, lui-même réduit à une élite bureaucratique qui s’autoproclame paysage politique de « l’Algérie démocratique et multipartiste ». La multiplication de groupements d’intérêts de toute nature a rendu plus difficile la lecture du paysage social et des projets de société qui apparaissaient dans les programmes politiques. Nous sommes bien en présence d’une banalisation du politique instrumentalisé et discrédité par la prolifération des groupements d’intérêt, sous prétexte d’un vague projet de société pluraliste. La période présente se caractérise par de nets dysfonctionnements des règles économiques, dont les symptômes, au sens clinique du terme, sont une myriade de scandales financiers regroupés sous l’euphémisme de corruption, annonçant une autre décennie d’incertitudes.

Rabeh Sebaa

Rabeh Sebaa est sociologue et crivain. Parmi ses ouvrages on trouve notamment :

 

*Arabisation et sciences sociales,  Collection Histoire et perspectives méditerranéennes. Edition l’Harmattan Paris-Montréal

*Fragments d’Algérie. Edition  Dar El Gharb. Oran-Algérie

*Echanges, des écrivains parlent de l’Algérie.  Editions Dar El Gharb. Algérie

*La ville moite. Editions Dar El Gharb. Oran-Algérie.2003-2006

*L’Algérie et la langue française, l’altérité partagée.  Editions Dar El Ghab.

*Langue, littérature et nation. Encyclopédie pluriculturelle INST-Vienne

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