Le sens premier des « Arts Premiers »…  

 

L’ouverture du nouveau musée du Quai Branly à Paris, qui consacre la reconnaissance des « Arts Premiers » dans une approche qui se veut résolument humaniste, doit être l’occasion  d’un échange plus large avec des cultures dont les vraies richesses sont restées largement ignorées du grand public, malgré les apports considérables de l’anthropologie et de l’histoire de l’art.

Les créations matérielles constituent, parmi d’autres éléments, des marqueurs culturels particulièrement forts des sociétés humaines. L’objet est à lui seul un moyen de communication singulier, à la fois lieu de mémoire et de représentation. Encore faut-il pouvoir décrypter son message. Reste aussi, que et la façon dont on le traite, selon les lieux et les époques, est aussi révélatrice des cultures qui l’utilisent.

Pour illustrer la complexité et la richesse de cette réalité nous prendrons l’exemple des figures de reliquaire Kota du Gabon. On les trouve aujourd’hui dans tous les musées du monde et les collectionneurs se les arrachent à des prix défiant toute concurrence. Comment en est –t-on arrivé là ?

Que perçoit notre regard contemporain devant cet objet : un visage ovale très stylisé, décoré de fines lamelles de métal de part et d’autre d’une large bande de laiton en croix sur laquelle les yeux  et le nez sont accrochés. Ce visage est encadré de deux coques et surmonté d’un croissant en « chapeau de gendarme » évoquant une coiffure. L’ensemble consiste en une armature de bois recouverte de laiton terminé par un pied en losange.

Côté occidental on connaît son parcours : recueilli par un administrateur colonial dans les années 1920, il a été acheté par un préhistorien  dans le but de faire des études comparatives entre les productions de la préhistoire et celles de sociétés alors considérées comme « primitives » ; d’autres ont été collecté par des militaires ; d’autres encore par des ethnologues ou des missionnaires pour étudier ou éradiquer les croyances de ces peuples. Présentés dans des musées, ils ont, par leurs formes, séduit les grands artistes cubistes du début du XXe siècle, comme Picasso, ce qui  a permis la reconnaissance de leur dimension esthétique  mais aussi leur entrée sur le marché  de l’art…

Côté africain leur parcours est tout autre : les productions matérielles de ce type sont par essence fonctionnelles et relèvent du culte des ancêtres dont la place est prédominante dans les sociétés traditionnelles. Cependant, bien que répandu dans toute l’Afrique Noire, les formes qu’il prend et les créations qu’il génère restent propres à chaque culture, au point que si l’on présente une figure de reliquaire Kota à un Fang, peuple voisin pratiquant aussi le culte des ancêtres, il n’en percevra pas le sens, et inversement. Avec le phénomène d’acculturation liée à la colonisation et au travail des missionnaires, cet univers de croyances a été bouleversé. Les rites ont disparus dans les années 1950. Les objets, détruits ou pillés, réapparaissent aujourd’hui sous forme commerciale dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’art d’aéroport », et leur sens profond s’est perdu même dans leurs cultures d’origine…

Au Gabon, les Kota constituent un vaste ensemble de peuples venus des confins du Cameroun, de Centrafrique et du Congo, et installés au Nord, dans la région du bassin de l’Ivindo (Bakota, Ndambomo, Shaké, Mahongwé, Shamaye) et au Sud, jusque dans la région de Zanaga (Ndoumou, Ndassa, Woumbou, Ambama). La figure de reliquaire (Bwété au Nord, Mboy au Sud) représente un ancêtre du lignage réinterprété de façon symbolique. Elle était placée sur un panier contenant les ossements des ancêtres fondateurs. L’ensemble des reliquaires était gardé dans un auvent-sanctuaire à l’écart des villages. Les figures étaient aussi mises en scène, comme des marionnettes, au moment des initiations. Chacune était empreinte d’énergie, les formes, les signes, les détails n’étaient pas gratuits. Leurs fonctions servaient un équilibre entre les forces du monde. Lorsqu’on se déplaçait, on emmenait ses ancêtres,  lorsqu’on créait un village, on créait un nouveau reliquaire. Cet objet participait d’une vision complexe de l’univers. Les européens l’ignoraient, eux qui emportaient les figures et laissaient les reliques…

Ces quelques remarques nous interpellent à la fois sur la polysémie de ces oeuvres à travers le temps, le changement de fonction auquel ils finissent fatalement par être condamné, mais aussi le malentendu dont ils ont fait l’objet. Tour à tour, trophées, curiosités, objets de mépris, d’admiration, de commerce…Il est bon, tant que faire se peut (encore…) d’essayer de retrouver le sens premier des arts premiers, celui de la richesse des autres…

 

Paul M. (Afiavimag)

 

 

 

 

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